En ouverture de la journée de réflexion consacrée au phénomène migratoire, la politologue et directrice de recherche au CNRS Catherine Wihtol de Wenden a patiemment détricoté le tissu de fantasmes entourant les flux migratoires. Extraits des fausses idées battues en brèche, ce samedi, au Juvénat.

Le Télégramme – Châteaulin, 17 Feb 2019.
Stéphane Jézéquel

La politologue Catherine Wihtol de Wenden était l’invitée de Gérard Calvar et Christian Toullec, de l’Observatoire des réalités sociales, économiques et politiques du Diocèse de Quimper et Léon, lors d’une journée suivie et conclue par monseigneur Laurent Dognin.

Les migrants coûtent cher. Au contraire, les étrangers arrivent en France quand ils sont en âge de travailler et retournent le plus souvent dans leur pays d’origine à l’heure de la retraite. Les pays hôtes n’ont pas à financer leurs premières années et leur fin de vie (les frais scolaires et médicaux). En travaillant, un migrant consomme, paye la TVA et des impôts.

Ils vampirisent l’emploi. Par le travail, leur pouvoir d’achat et leur capacité à consommer, les migrants participent à la dynamique économique et sociale du pays. Certains pays, notamment l’Allemagne, commencent à former spécialement des étrangers dans des domaines d’activité en tension de maind’oeuvre. Les migrants viennent pour le système social. Les pays qui attirent le plus les migrants sont les pays où la protection sociale est la plus faible (États-Unis, Angleterre…). À 20 ans, on ne raisonne pas couverture et offre sociale. On ne vient donc pas pour profiter d’un système mais pour d’autres types de connexions.

Les Africains affluent en Europe. Encore une fausse idée reçue. La plupart des migrants africains rejoignent un autre état africain ou un pays du Golfe. Ils ne sont qu’une minorité à rejoindre l’Europe. Avec l’avantage de posséder la langue du pays visé.

L’Islam est un danger. Encore un raccourci qui fait mal et qui confond adhésion à une religion et fanatisme relatif à des actes terroristes isolés. Cette peur et ce sentiment d’insécurité sont allègrement alimentés par les formations politiques opposées à l’immigration.

Les phénomènes migratoires s’intensifient. Ils ont toujours existé et concernent de nombreuses régions à travers le monde. En France, ils ont été plus intenses avec l’arrivée massive des Portugais et des Italiens, au siècle dernier. À l’époque mal acceptés, ils sont parfaitement intégrés aujourd’hui.

Les demandes d’asile explosent. Il y a une grande stabilité du nombre d’étrangers en France. Les demandes d’asile augmentent légèrement. Elles étaient de 100 000 en 2017 (pour 30 % de situations régularisées) contre 122000 en 2018, dont 40 % de deman-des acceptées.

La France est une entrée majeure pour l’émigration en Europe. La France n’occupe que le cinquième rang de l’émigration en Europe. Loin derrière l’Allemagne ou la Grèce, qui recense, par exemple, 62 % d’Albanais dans sa population totale de migrants.

Une augmentation des régularisations créerait-elle un appel d’air ? Pas plus que cela. Tous les migrants ne veulent pas venir en France. En revanche, la régularisation permet une bien meilleure intégration et redistribution économique par le travail, notamment.

Comment expliquer la frilosité des politiques sur le sujet ? Par la peur de la montée de l’extrême droite. On préfère ne pas parler d’immigration, ne pas faire de vague. Idem à l’échelle de l’Europe où l’on progresse très lentement sur le sujet, dans le contexte de la montée des partis nationalistes.

La Turquie mérite-t-elle d’entrer dans l’Europe ? Difficile de répondre en raison de la personnalité controversée de son chef d’État, même s’il faut reconnaître que la Turquie fait sa part dans l’accueil des migrants en provenance d’Afrique.
Cela suffira-t-il à inverser la vapeur au sein d’une union européenne globalement contre ?

Les adhérents et représentants de 24 associations (15 laïques, 9 d’obédience religieuse) travaillant auprès de migrants ont participé à cette journée de réflexion.

 

 

Migrants : ça va mieux quand on en parle

SJ.

Aujourd’hui, qui se saisit de la question et de la réflexion autour des migrants ? Derrière le brouhaha permanent de certaines formations politiques, on n’entend pas grand monde sur le sujet, qui dépasse largement les frontières nationales. Pourtant, de nombreux citoyens et associations se démènent sur le terrain pour venir en aide aux individus et aux familles dans le besoin. Mais qui pour mener une réflexion claire et sereine sur le sujet ? Certainement pas les services de l’État qui, à chaque mobilisation d’association pour une famille menacée d’expulsion, bottent en touche, plus que gênés aux entournures. La journée organisée ce samedi par l’Observatoire des réalités sociales, économiques et politiques du diocèse de Quimper et Léon a rassemblé pas moins de 24 représentants d’associations laïques (quinze) et religieuses (neuf) pour des échanges de haute tenue qui ont précisé les termes du débat et énoncé clairement les enjeux. « Non, les vagues migratoires ne submergent pas nos côtes. Oui, l’afflux de ces jeunes actifs est une chance et un atout pour nos pays qui ont tout intérêt à les accueillir », a immédiatement posé la politologue et directrice de recherche au CNRS Catherine Wihtol de Wenden, farouche militante du droit à l’immigration en France. La question des migrations s’appréhende à l’échelle mondiale et ne se réduit pas au carcan étriqué d’un État. Elle mérite surtout qu’on en parle et qu’on l’explique au lieu de brandir le triste épouvantail du repli sur soi-même. Les migrants sont là. Ils font partie de la réalité d’un monde qui a toujours été en mouvement. Samedi, à Châteaulin, on a avancé dans le bon sens.